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Ce que l’interview de Tim Cook suggère sur l’avenir de l’info sur mobile

Tim Cook parle rarement, sinon jamais. Quand il accorde au Washington Post l’un de ces entretiens-fleuves habituellement réservé aux artistes complexes ou aux hommes politiques en recherche d’épaisseur, le monde entier écoute. Le patron d’Apple s’est saisi de l’opportunité pour faire passer deux messages. Le premier : sa société ne fraude ni le fisc américain, ni les fiscs des pays européens. Elle pratique l’optimisation fiscale dans un cadre légal. Le second, on y reviendra car c’est l’info qui nous intéresse le plus : la prospérité future d’Apple dépend peut-être du smartphone, comme le craignent de nombreux analystes moqués par Cook, mais où est le problème alors que ce marché reste le plus prometteur du monde ? Le tout est enrobé d’un fort joli storytelling. « Patron d’Apple, c’est un job solitaire », voilà le titre de l’entretien.

Sur les relais de croissance d’Apple, Tim Cook brille par son silence. Il ne confirme rien sur l’Apple car. Il n’annonce aucun nouveau produit au Washington Post, au motif que le public « aime les surprises ». Il est aussi notable que l’information et les médias sont les grands absents de ce tour d’horizon. Pas un mot sur Apple news, présenté il y a onze mois et toujours indisponible en Europe (même s’il y a une solution à tout). Rien sur les médias, l’information et leur circulation. Ces sujets que Google et Facebook adressent comme stratégiques sont visiblement les cadets des soucis de la firme de Cupertino, qui a pourtant révolutionné les modes de circulation des contenus.

Le smartphone, futur « assistant personnel » qui précèdera les désirs de l’individu

Si Tim Cook a parlé de ces sujets, c’est par ricochet ou par allusion, lorsqu’il a évoqué l’omniprésence actuelle et à venir du smartphone comme partenaire quotidien de chaque individu. Le mobile sera notre « assistant personnel », promet-il. Le smartphone représentera 60% de la consommation d’information, tous médias confondus, en 2030, selon l’analyste Henry Blodget. Autant s’intéresser au futur tel que Tim Cook le dessine.

« Sur le long terme, le meilleur marché sur Terre sur lequel il faut être positionné, c’est le smartphone », assure le successeur de Steve Jobs. Il développe : « Le marché du smartphone, c’est 1,4 milliard d’unités, contre 275 millions pour l’ordinateur, et ce chiffre va encore décliner. Je suis convaincu qu’à terme, tous les individus de la planète auront un smartphone. Cela va prendre un bon moment, et toutes ces unités ne seront pas des iPhones. Mais c’est le marché le plus volumineux de l’électronique aujourd’hui. »

« La réalité augmentée est très intéressante et a le potentiel pour devenir une technologie centrale (du smartphone) »

« Observez bien : chaque famille possède une télévision, poursuit Cook. Certaines d’entre elles ont assez de chance pour en posséder plusieurs. Mais jamais on ne verra une télévision par personne dans le monde. Si on observe ce que sont les technologies mobiles aujourd’hui et si on se projette sur celles qu’elles vont intégrer, comme l’intelligence artificielle, on comprend que ce produit sera plus essentiel que jamais pour chaque individu. Il sera votre assistant personnel, bien plus qu’en ce moment. »

« Personne ne songe à quitter la maison sans son smartphone aujourd’hui. Dans le futur, vous serez littéralement connecté à votre produit. Les progrès vont à la vitesse du son et rien ne remplacera le smartphone à court ou moyen terme. A ceux qui se demandent avec quelle catégorie de produit Apple va assurer une nouvelle transition – avec par ailleurs 231,5 milliards de dollars en cash – je réponds que rien ne vaut le smartphone. » Ecartant toute difficulté à venir sur la vie privée et sa violation, Tim Cook constate aussi : « La réalité augmentée est très intéressante et a le potentiel pour devenir une technologie centrale (du smartphone). »

Si Tim Cook a raison, ou s’il engage sa compagnie dans ces directions stratégiques, ce qui est le plus probable, voici ce à quoi les journalistes et les distributeurs de contenus peuvent s’attendre pour toucher leurs audiences sur smartphone :

  1. La capacité à trouver son audience là où elle se trouve, déjà prépondérante aujourd’hui, sera encore plus centrale dans les newsrooms de demain. Si l’intelligence artificielle doit, à l’avenir, précéder les désirs de chaque lecteur, dans un monde où le mobinaute n’aura même plus besoin de paramétrer ses propres préférences pour recevoir de l’information personnalisée, la mutation du secteur sera achevée. L’époque des flux verticaux descendants, où un grand nombre de personnes recevait le même contenu, aura définitivement laissé la place à celle de milliards d’individus agrégeant de façon indépendante et chaotique les contenus dont ils ont besoin selon les algorithmes. Ces compétences seront-clefs pour chaque journaliste : sentir les attentes de son lectorat (voir notre article sur le journalisme de l’offre et de la demande, « taguer » son contenu avec une précision d’orfèvre, connaître les usages de son lectorat pour « parler » à l’intelligence artificielle qui leur adressera le contenu.

2. La place des « marques médias » sera un enjeu plus crucial dans cet environnement où elles ne seront plus des « destinations ». Le monde que décrit Tim Cook ressemble à celui d’aujourd’hui, amplifié dans ses déséquilibres. Les énormes médias de masse capables de parler à des dizaines de millions de personnes se partageront la scène avec des niches précises, de plus en plus pointues. Les médias intermédiaires semblent les plus en difficulté pour se faire une place dans ces smartphones du futur. Ils seront trop petits pour parler de tous les sujets généralistes avec un minimum de profondeur, pas assez spécialisés pour être incontournables chez des communautés exigeantes qui n’auront aucun scrupule à passer du temps chez ces petits médias « de proximité ».

3. La réalité augmentée est une écriture média dont on parle assez peu en ce moment mais qui possède le potentiel pour transformer radicalement la façon dont l’information visuelle est adressée aux mobinautes. Son pouvoir est phénoménal, comme le montre, dans l’univers du jeu, l’hystérie qui entoure Pokémon Go. Aujourd’hui, les expériences immersives – réalité virtuelle et video 360 – sont de loin celles qui incarnent le mieux le futur des médias aux yeux des chargés de prospective. Mais leur phénoménal pouvoir est inversement proportionnel à leur coût, et plus encore au manque de souplesse d’utilisation de ces technologies en situation de mobilité ou de « news snacking ».

La réalité augmentée a aussi son coût. Mais si elle permet de mêler la réalité tangible et des éléments d’information visuelle réalistes, tous les types d’écriture pourraient bientôt devoir être repensés. C’est vrai pour des innovations un peu gadget (un présentateur ou un youtubeur pourrait-il ne plus avoir besoin de plateau, pour être immergé dans l’environnement du mobinaute ?) ou d’autres plus fondamentales (pour prendre connaissance des conséquences d’une inondation ou d’un feu de forêt, peut-être suffira-t-il de le reproduire dans son propre espace sensible). Le potentiel de cette technologie méritera un post à  lui seul.

Les sorties des iPhones 7, 8 ou 9 n’ont pas fini de mettre les salles de rédaction en ébullition. Elles nous dirons si Tim Cook a seulement parlé pour se payer les analystes ou s’il était sincèrement visionnaire.

Cédric Rouquette (Twitter : @CedricRouquette)

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